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Colloques, conférences
Rythmes, flux, corps<br />
Art et ville contemporaine


Vidéo : Interview de Marie-Haude Caraës, directrice de la recherche à la Cité du design / Laurent Pottier, maître de conférences rattaché au CIEREC (Université de Saint-Étienne)

Colloque organisé par le Centre interdisciplinaire d’étude et de recherches sur l’expression contemporaine (CIEREC) avec la collaboration de la Cité du design.
Jeudi 26 et vendredi 27 novembre 2009

Il s'agissait d'explorer la relation croisée entre art et ville contemporaine, en particulier depuis le milieu du XXe siècle, en ce qu'elle capte et génère des flux et des rythmes, les donne à percevoir ou bien contribue à tisser les éléments d’une immersion sonore ou visuelle s’imposant au citadin.

Colloque Rythmes, flux, corps, art et ville contemporaine
Synthèse

Héritière des avancées technologiques du XXe siècle, la ville contemporaine se caractérise essentiellement par les flux qui la parcourent. Ceux-ci viennent peu à peu immerger le citoyen et le reléguer à une place secondaire, dans ce lieu à l’origine public. Mais quelle est cette ville contemporaine, dont la vie et les rythmes fascinent ? Comment la représenter ? Et surtout comment la redécouvrir et se la réapproprier ?

La ville contemporaine : ancrée dans le présent…
La ville contemporaine est un organisme complexe et protéiforme, polycentrique. Elle évolue sans cesse, parfois de manière imprévue. Espace de mémoire par son architecture éclectique, qui mêle l'ancien au moderne, elle est pourtant frappée d’hyper-amnésie car elle se reconstruit sans cesse en effaçant son passé. C’est un espace du présent.

… ville de flux…
L’une des grandes caractéristiques de cette ville moderne est qu’elle est sans cesse en mouvement, évolue, s'agite et vit à un rythme effréné. Les raisons ? On peut évoquer, entre autres, les avancées technologiques, qui ont profondément modifiées l’espace urbain et la conception que nous en avons.

La voiture, par exemple, sa systématisation, son utilisation individuelle quotidienne et à grande échelle, a permis de démultiplier les capacités de déplacement humain, de ressources et denrées… – sans parler de la vitesse de ces déplacements ! Mais ce sont aussi les mouvements des vélos, de foules et des piétons, des métros, des tramways, des trains qui entrent et sortent, des avions qui la survolent... autant de flux qu’il faut structurer, organiser et diriger dans la ville pour éviter le chaos.

Les flux ne sont pas seulement physiques. Parmi ceux dont nous sommes saturés se trouve notamment les flux de communication. Communication visuelle, verbale, sonore, cohérente ou non, multiplication des sons, des bruits, des images, des hauts-parleurs et des écrans… les citadins y sont immergés. De plus, l’évolution des moyens de communication, permettant à cette dernière d’être instantanée et portable, remet en question les notions de distance et de temporalité en poussant à une culture de l'immédiat.

… et lieu de transit.
Cette ville de flux, d’abord espace public, est devenue lieu de transit. Un espace intermédiaire que l'on utilise seulement pour se déplacer d'un point, d'un espace privé ou semi-privé, à un autre où l'individu, le corps, tend à se perdre, voire à être oublié. Il devient anonyme dans la foule, ou se retrouve confiné à un espace personnel dans une voiture, derrière le casque protecteur d'un baladeur, l’oreillette d'un téléphone… Cette qualité transitoire des déplacements urbains est encore accentuée grâce aux possibilités technologiques actuelles d'être, virtuellement, en deux endroits à la fois,

Rationalité du déplacement et uniformisation des espaces
Si la ville est lieu de déplacement, ceux-ci ne sont pourtant pas laissés au hasard des humeurs. On ne va pas n'importe où, ni n'importe comment. Feux rouges, panneaux, signalisations diverses, sont autant de points de repère pour ne pas perdre le voyageur. Les flux sont dirigés, « ordonnés » – et à plus d’un sens, car ces signalisations ne sont pas des invitations, mais bien des injonctions.
Dans une logique rationnelle, comment faire en sorte qu'un voyageur des flux retrouve toujours son chemin ? En proposant et imposant un vocabulaire commun au déplacement, quel que soit le lieu. Formes, couleurs, typographies, messages… uniformisation des signes et des espaces. On aboutit à la création de lieux publics qui ne se distinguent plus que par leur utilité, sans aucune spécificité. Des non-lieux. Aéroports et parkings en sont des exemples flagrants. Mais cette hyper-rationalisation de l’espace et de son balisage n’est elle pas elle-même source de malaise plus que d’orientation ? Qui ne s’est jamais perdu dans un parking ?

L'art et la ville : moyen de représentation…
Avec la majorité de la population mondiale habitant en ville, celle-ci est devenue le lieu de vie par excellence. Ses flux, ses rythmes, sa vie effrénée fascinent les artistes. Décor ou objet de l’art, qu'ils soient romanciers, photographes, cinéastes, peintres, musiciens… nombreux sont ceux qui ont essayé de transmettre une image, une vision de la ville. Ces visions sont variées et posent la question du point de vue de l’artiste. Comment celui-ci doit-il se positionner ? En observateur détaché du flux ou à l’intérieur de ce dernier ? Participant au flux ou à contre-courant ? Comment apprivoiser cet espace ?

On retrouve donc tour à tour :
-    des écrivains flâneurs qui se laissent porter au gré du hasard (Patrick Modiano ou Philippe Sollers), ou bien qui se veulent observateurs méthodiques, dans une démarche d'exploration ou de catalogage (Georges Perec), sans oublier ceux qui choisissent de se perdre en ville, d'errer (c'est-à-dire en cherchant la désorientation) ;
-    des photographes ou cinéastes qui, munis d’appareils légers et maniables, extension de l'œil, vont tenter de rendre l’agitation urbaine, le mouvement de la ville, des foules, des flux, en l’observant ou bien en s’y perdant.
-    des musiciens que les bruits/sons/musiques des villes, si particuliers, fascinent et qu'ils vont capter, réutiliser, dont ils vont jouer de la force évocatrice, de leurs rythmes et arythmies, de leurs sonorités.

… ou démarche de réappropriation.
Mais l’art n’est pas que représentation, loin de là. Il peut aussi être une interpellation, qui vise ici à questionner les individus sur leur place dans cette ville contemporaine, dans ces flux et dans leur pratique du quotidien. Il s’agit de leur donner la possibilité de voir la ville sous un autre œil et se réapproprier les espaces publics, en leur proposant, par exemple, des modes de fonctionnement alternatifs.

Ainsi, dans le cadre de la construction de la ligne T3 du tramway parisien (qui elle-même « pacifie » l’espace en réduisant la place accordée aux voitures au profit des trottoirs et espaces verts), la ville de Paris a pour projet d’introduire des œuvres artistiques le long du trajet du T3 sur la thématique de la pause, de la flânerie, à contretemps avec le transport utilitaire, notamment celui du tramway.

Des compagnies de danse investissent les villes et jouent sur les libertés, les conventions, en introduisant des comportements hors-normes qui déstabilisent : danse, jeux avec les piétons, ou occupation physique des interstices, ces espaces oubliés que l'on peut rencontrer, par exemple, entre un mur et une cabine téléphonique...

Des designers retravaillent des non-lieux (comme des parkings) pour leur redonner une spécificité, en faire des lieux reconnaissables, mémorables, des espaces publics que l'on pourra réinvestir.

Des musiciens se donnent pour tâche de sortir la musique des lieux consacrés (les salles de concert) et des règles qui lui sont imposées depuis des siècles. Ils réinvestissent ainsi l’espace sonore en travaillant, expérimentant et surtout en exploitant les possibilités offertes par la technologie actuelle de reproduire et travailler sur les sons. Ils cherchent eux-aussi à interpeller et s'approprier les possibilités offertes par les nouvelles technologies en proposant des jeux de bruits, d'ambiance, des nouvelles musiques, voire de nouveaux instruments et de nouvelles manières de jouer, bref, de nouveaux modes de perception et d’expression.

Au terme de ces réflexions et propositions, on pourra retirer une invitation à redécouvrir la ville et les espaces publics, à s'interroger sur la place du citadin dans ces espaces, et à les réinvestir, à les rendre, tout simplement, plus humains.

Clément Boully