Dans la continuité du workshop « Bon Baisers de Saint-Étienne », trois enseignants et quatre étudiants sont partis en Belgique afin de poursuivre le travail autour des villes-usines avec les étudiants de l’École supérieure des Arts de Mons.

Du 23 mars au 27 mars 2026, Sandrine Binoux, Laurent Gregori et Philippe
Roux sont partis en Belgique avec quatre étudiants de l’Ésad Saint-Étienne (Justine Villou,
Esilia Coulomme, Fanny Dullstein et Rafael Martinez) dans le
cadre du programme Erasmus+.
Ce séjour a fait suite au workshop « Bon
baisers de Saint-Étienne », consacré à la carte postale comme marqueur
temporel et esthétique, ainsi qu’aux villes au passé industriel.
Le
groupe est allé à la rencontre des étudiants de l’École supérieure des
Arts de Mons afin de poursuivre ce travail collaboratif, d’abord en
présentiel puis à distance. La découverte du patrimoine industriel de ce
territoire, enrichie par les interventions de spécialistes et d’acteurs
locaux, a constitué une source d’inspiration précieuse pour nourrir les
recherches artistiques et les réflexions du groupe.
Dans ce
prolongement, Philippe Roux, enseignant en art à l’Ésad Saint-Étienne, partage une
réflexion sur ces villes industrielles.
« C’est à partir de cet énoncé que nous avons mis en place une série de questionnements qui a débouché sur le workshop mené à Saint-Étienne et à Charleroi ; deux villes qui portent les stigmates d’une histoire industrielle et plurielle où s’est joué - et se joue encore - l’ethos d’une tragédie qui pourrait avoir pour inspiration les mots abandon, désindividuation, dépossession…
Conscients que ces villes nous engagent dans une sociologie qui met en parallèle la ville réelle et la ville mythifiée, nous sommes allés voir ce qu’il restait du capital symbolique du monde ouvrier mais aussi ce qui s’amorce comme des vies d’« après l’effondrement ». Comme l’écrivent Jérôme Baschet et Laurent Jean-Pierre dans leur livre Mondes post-capitalistes : « Le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, de nous relier aux autres vivants pour donner sens à nos existences ».
Nous avons donc tenté de comprendre, dans ce voyage-atelier, comment vivre lorsque le capitalisme ne fournit plus d’emploi ? Comment s’alimenter sur des terrains pollués ? Comment lutter dans une économie mondialisée ? Comment se réapproprier des paysages « abîmés » et réaccueillir la faune et la flore ? Comment faire collectif ? Ou encore comment la culture circule-t-elle ?
Toutes ces questions sont à nos yeux plus probantes à poser dans ces villes « cassées » que dans celles qui font encore illusion. Ce projet s’inscrit non pas dans une démarche de patrimonialisation, mais dans une compréhension du passé et dans un esprit d’anticipation lucide. Ces deux villes ont en commun les traces des mutations successives du capitalisme (XIXe, XXe, XXe siècles) rendant prégnante la violence de celui-ci sur le tissu urbain et ses habitants. À l’aube des années 1980, les délocalisations ont précipité le déclin de l’emploi industriel en France et en Belgique. La financiarisation de l’économie n’est pas qu’une question macroéconomique, elle a eu, entre autres, pour effet de changer les corps, les lieux, les architectures. Les villes de Saint-Étienne et Charleroi en sont caractéristiques.
Qu’est-ce qui se joue dans cette histoire ? La défaite du monde ouvrier et des idées dont il était porteur, mais aussi une urbanité qui se repense dans les nombreuses friches laissées par l’industrie minière et sidérurgique. Là, une vie s’invente. C’est cette invention que nous avons cherchée dans ces villes « blessées », celle d’un « malgré tout » qui a une vraie puissance de renouveau et de résistance, puisant dans ces lieux ses ressources et sa mythologie. « Les espèces végétales dansent sur les centres de nos villes mortes » écrivait Mike Davis dans son livre Le pire des mondes possibles : De l’explosion urbaine au bidonville global. Cette danse inventive est celle de femmes et d’hommes qui « bricolent » avec des lieux. Tous nos travaux ont été menés en lien avec celles et ceux qui vivent dans ces villes et y travaillent. La trace mémorielle de souvenirs individuels a été réactivée dans le désir d’associer « mémoire » et « société nouvelle ». Faire avec l’effondrement est aujourd’hui une question cruciale.
La réalité est nuancée par les acteurs de ces villes et, au-delà de tout discours misérabiliste, notre but est de trouver un élan vital, car c’est bien de survie dont il s’agit. Environ un quart des habitants de Saint-Étienne et Charleroi vivent sous le seuil de pauvreté et ces deux villes ont pour point commun d’avoir des centres abandonnés par la bourgeoisie, qui vit désormais plutôt en périphérie.
Cherchant une dialectique nouvelle qui envisage la ville à partir de ses dents creuses, de ses interactions avec une « nature » qui reprend ses droits, nous avons cherché à voir et démontrer qu’il n’est pas impossible que ces villes industrielles deviennent, malgré elles, des villes d’avant-garde. Ce travail fait le pari qu’il existe des expériences en devenir au-delà de la gentrification et des apartheids sociaux. Nous nous sommes interrogés sur l’ambiguïté du rôle de l’art dans ces processus, à la fois de gentrification et d’émancipation.
Nous avons cherché à constituer des humanités humbles et modestes dans des villes où il n’y a presque pas de touristes dans les rues, en faisant le choix d’une pédagogie de l’aller-voir et du voyage initiatique.»
Philippe Roux








