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Un livre pour·par la famille

Livre à partager : réparation, système D à Cuba

par Ernesto OrozaParu initialement dans la revue Azimuts 52, janvier 2021, pp 171-194.

Couvertures des livres El Libro de la Familia et Con nuestros propios esfuerzos © E. Oroza

Le Livre de la famille1 et Par nos propres moyens. Savoir-faire pour traverser la Période spéciale en temps de paix2 sont deux ouvrages qui ont été publiés par Verde Olivo, maison d’édition militaire cubaine, respectivement en 1991 et 1992. Ces deux publications sont étroitement liées, à la fois l’une à l’autre et également à la crise économique et sociale qui a touché Cuba au début des années 1990. Le contenu des deux livres reposait sur des sources différentes, mais ils servaient le même objectif. Ils sont présentés par Ernesto Oroza, designer chercheur, responsable du CyDRe, directeur de la revue Azimuts et commissaire d’une exposition de la 12e Biennale Internationale Design Saint-Étienne 2022.

En 1989, la chute du mur de Berlin est l’épicentre d’un séisme ressenti jusqu’en Amérique équatoriale, où elle augure un autre effondrement majeur. L’économie cubaine, étroitement liée à l’Union soviétique et aux pays de l’Europe de l’Est, montre, dès le début de la décennie suivante les premiers signes d’une dépression économique profonde. Au cours des quatre années qui suivent, Cuba perd ses subventions ainsi que plus de 80 % de ses importations, qui provenaient toutes d’échanges économiques via le Conseil d’assistance économique mutuelle (Comecon3), désormais disparu. En 1991, Fidel Castro déclare l’état d’urgence national et instaure la « Période spéciale en temps de paix ». Le réseau commercial de l’île disparaît. Le pays n’a alors ni carburant ni électricité. Les industries sont paralysées en raison du manque d’énergie, de matières premières et de marchés d’échange. L’élaboration de ces deux livres reflète bien à quel point l’État a alors conscience de l’ampleur de la crise à venir. Ces ouvrages parcourent avec précision l’ensemble des secteurs de la vie de la nation pour proposer des solutions d’urgence face aux pénuries. Jusqu’alors, l’économie du pays était entièrement et exclusivement encadrée par l’État. Aux ordres du parti communiste, le gouvernement exerçait également un contrôle sur toutes les informations qui entraient sur l’île. La lecture des messages envoyés par les anciens alliés socialistes de Cuba, où ils indiquent qu’ils ne seront plus en mesure de subventionner l’économie cubaine, est un signe alarmant de cette crise qui menace. Les citoyens, sans informations ni moyens de participer à l’activité économique, ne voient pas monter la vague de pénuries qui s’abattra bientôt sur le pays. La parution de ces deux livres fonctionne alors comme une minuscule évacuation que l’on installerait pour affronter ce tsunami. Ce que l’État n’avait pas prédit, c’est le véritable torrent d’attitudes créatives qui va émaner d’une population déjà habituée à survivre à l’embargo nord-américain (plus strict à cette époque) et à l’inefficacité (jamais démentie) de l’État cubain.

Le Livre de la famille (dirigé par José Cazañas Reyes) est publié afin d’apporter aux Cubains un ensemble d’instructions et de méthodes pour survivre pendant la Période spéciale en temps de paix. Les guides provenaient de publications de Cuba et d’autres pays hispanophones. Parmi ces dernières, certaines se démarquent : c’est le cas de la version mexicaine du magazine nord-américain Popular Mechanics, plusieurs documents de l’Organisation mondiale de la santé, et le Guide pour répondre aux besoins de la population en période difficile (livre I, chapitre sur l’agriculture, La Havane, 19854). À la fin de chaque chapitre du Livre de la famille, se trouve ainsi une bibliographie détaillée.


De son côté, Par nos propres moyens, comme on peut le lire dans la note aux lecteurs (p. 283), « rassemble dans ses pages une partie des savoir-faire développés dans le pays pour traverser la Période spéciale en temps de paix ».

Si Le Livre de la famille était un recueil d’instructions et de mode d’emploi organisés par thèmes, le second ouvrage, lui, présentait un recueil des solutions développées par la population cubaine elle-même entre 1991 et 1992. Selon ses concepteurs, les centaines de solutions envoyées par courrier à la maison d’édition pouvaient être adaptées au grand public. Aussi ces solutions furent-elles organisées par thèmes et prirent-elles la forme d’instructions. Dans Le Livre de la famille, les instructions étaient accompagnées de dessins, dont certains étaient assez élaborés et comprenaient des informations techniques. Par nos propres moyens incluait, outre des dessins techniques, des photographies en noir et blanc et des illustrations en demi-teintes.

La diffusion des publications est passée par l’intermédiaire de soldats et d’officiers de l’armée, qui apportaient les livres chez eux, premiers pas de la divulguer de leur contenu dans l’ensemble de la population.

La préface du Livre de la famille (p. 14) a été rédigée par Vilma Espín, présidente de la Fédération des femmes cubaines (FMC)5. Vilma était l’épouse de Raúl Castro, général du corps d’armée du ministère des Forces armées révolutionnaires de Cuba (FAR)6. La maison d’édition Verde Olivo, responsable des deux publications, avait été fondée par et appartenait à cet organisme militaire. La collaboration entre la FMC (Vilma) et les FAR (Raúl) dans l’élaboration de ces livres nous incite à lire son titre d’une autre manière : Le Livre de (survie) de la famille (Castro-Espín). Dans son prologue, Espín explique que, « rassemblées dans les pages du livre se trouvent des idées, directives, solutions et expériences susceptibles de s’appliquer dans la vie quotidienne des familles cubaines, [lorsqu’elles sont] confrontées aux conséquences de catastrophes naturelles ou autres, notamment pour résister à certains effets économiques de ces catastrophes sur le pays, ou défendre la patrie socialiste. Et, tout aussi bien, susceptibles de servir dans un contexte économique favorable. » Le texte poursuit : « Chaque chapitre est le fruit du travail le plus dévoué d’un groupe de spécialistes et de professionnels, soucieux de trouver des solutions aux divers problèmes auxquels nous sommes confrontés au quotidien. »

Le Livre de la famille comprend sept chapitres : « Le jardin familial », « Les animaux du jardin », « L’alimentation humaine », « Les premiers soins et la thérapie par points de pression », « La phytothérapie (plantes médicinales) », « Le bricolage » [qui comprend une section intitulée « Réparations simples pour les appareils électroménagers »], « La population : protection et survie ». Chacun des chapitres, conçu pour être exhaustif, comporte plusieurs sections. La page de titre de ces chapitres est illustrée à l’aide de collages et motifs tramés type Letraset. Ces introductions aux chapitres, ainsi que la couverture du livre, ont été conçues par Orlando Alba Beltrán, également concepteur en chef l’édition qui suit.

De son côté, dans la « Note de l’éditeur » (p. 9) de Par nos propres moyens, le colonel Eugenio Suárez Pérez indique que le livre « rassemble dans ses pages une partie des savoir-faire développés dans tout le pays pour traverser la Période spéciale en temps de paix. Les organes gouvernementaux, les organismes politiques et de terrain, les provinces et les municipalités, l’ensemble des Cubains sont en lutte, sous la direction du Parti ; ils recherchent et mettent en œuvre des solutions, ils développent des initiatives pour traverser la Période spéciale et en faire un symbole et une référence pour tous les peuples du monde. » Dans cette même note, Suárez Pérez apporte une précision à propos des deux publications : « Cet ouvrage est une contribution des Forces armées révolutionnaires, qui ont souhaité rendre accessibles au grand public les résultats, initiatives, connaissances et efforts déployés pour faire face aux difficultés. Les FAR ont déjà édité et imprimé Le Livre de la famille, rassemblant des propositions et des directives sur ce qui pouvait être mis en place ; en revanche, Par nos propres moyens démontre ce que fait réellement le peuple cubain. »

Le texte précise en outre que certaines des solutions reçues n’ont pu être publiées, faute de méthode pour les mettre à exécution. Enfin, il déclare : « Si les conditions le permettent, la maison d’édition Verde Olivo continuera peut-être à publier des ouvrages similaires, qui nous permettraient de diffuser la plus grande partie des savoir-faire développés par le pays au cours de la Période spéciale en temps de paix. Ainsi, à la fin du livre, vous trouverez des instructions dans la section « Note au lecteur », afin de contribuer à la poursuite de la collecte de ces savoir-faire partout dans le pays. »7

L’index (p. 287) de Par nos propres moyens énumère les quatorze chapitres suivants : « Agriculture », « Élevage du bétail », « Alimentation », « Santé publique », « Transports », « Appareils à usage domestique », « Services publics », « Logement et matériaux de construction », « Énergie », « Culture, sport et loisirs », « Matériel éducatif », « Jouets et artisanat », « Défense », « Autres domaines d’expérience pratique ».

La page de titre de chaque chapitre comprend une brève description de ce que l’on trouvera dans les pages qui suivent. On lit ainsi que l’« Agriculture », par exemple, « concerne diverses alternatives pour répondre aux besoins de l’agriculture, la santé des cultures, les engrais, les machines, les outils et autres besoins liés aux tâches agricoles. Le chapitre consacré à l’« Élevage du bétail », lui, « concerne la nutrition animale, la médecine verte et quelques solutions pour le travail et l’élevage de volailles et de bovins ».

On peut considérer les deux publications, en particulier la seconde, comme deux atlas des ressources locales et de la manière de les employer. L’un des aspects les plus frappants de ces deux volumes tient dans la minutieuse description des plantes originaires de Cuba et de leurs possibles utilisations. On y évoque leurs vertus médicales, nutritionnelles et hygiéniques, ainsi que leur usage comme source d’énergie ou matière première pour répondre aux besoins de base. Par le passé, aucune publication cubaine n’avait contenu une archive d’une telle ampleur.

Aujourd’hui, les deux livres peuvent être consultés sur internet. Une version scannée de Par nos propres moyens, en PDF, circule en ligne depuis le début des années 2000. Le Livre de la famille, quant à lui, n’a pas bénéficié des mêmes canaux, si bien que la demande d’accès à son contenu explose. Le plus intéressant des deux ouvrages est sans aucun doute Par nos propres moyens, que l’on peut considérer comme la toute première trace écrite des créations cubaines au cours de la Période spéciale en temps de paix. Cet ouvrage dans son ensemble (plus précisément la méthodologie et les consignes d’archivage des savoir-faire, publiés à la fin du présent article) est une invitation, un véritable appel à la libre circulation de l’intelligence collective.

Une traduction française du livre Con nuestros propios esfuerzos est accessible librement. Elle a été réalisée en 2020, lors d’un workshop, par des étudiants de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Le workshop a été conduit par Ernesto Oroza avec Victor Levy, et Denis Terwagne de la Faculté d'Architecture La Cambre-Horta au Fablab ULB.
https://fablab-ulb.gitlab.io/enseignements/2019-2020/fablab-studio/con-nuestros-propios-esfuerzos/



RevueAzimuts n°52Continu

par Ernesto OrozaParu initialement dans la revue Azimuts 52, janvier 2021, pp 171-194.

1El Libro de la Familia, La Havane, Editora Verde Olivo, 1991.
2Con nuestros propios esfuerzos: Algunas experiencias para enfrentar el periodo especial en tiempo de paz, La Havane, Editora Verde Olivo, 1992.
3Council for Mutual Economic assistance.
4Guía para dar respuesta a las necesidades de la población en condiciones difíciles, tomo I, capítulo « Agricultura », La Havane, [Combinado Poligráfico Osvaldo Sánchez], 1985.
5Federación de mujeres cubanas.
6Ministerio de las Fuerzas armadas revolucionarias de Cuba.
7Ces instructions pour les lecteurs et lectrices sont publiées page 183 de la revue Azimuts 52.

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