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Zines, fanzines, livres d’artistes, revues de recherche académiques : quels liens ?

Échanges avec Alexandrine Bonoron

par Coline Vernay

©Aartus

Alexandrine Bonoron est artiste-chercheuse, doctorante en arts plastique. Elle pratique la production de zines (avec Aartus), et l’étudie d’un point de vue théorique dans sa thèse en cours sur les évolutions des fanzines (Laboratoire Pratique et Théorie de l'Art Contemporain, Université Rennes 2). Elle est également chercheuse associée aux Archives de la Critique d'Art et au laboratoire Edith à l'Esadhar de Rouen. Nous l’avons interrogée au sujet des liens entre Zines, Fanzines, livres d’artistes et revues de recherche académiques.

À quoi ressemblent les revues de recherche académique en art ?

Les revues de recherche académique en art sont assez nombreuses, puisque, aujourd'hui, avec le développement des doctorats en école d'art et des diplômes post-master (toujours en écoles d'art), chaque école d'art ou presque édite sa revue de recherche, en plus des revues éditées par des chercheurs et/ou des universités. Leur contenu est souvent qualitatif. Ces éditions sont faites pour s'insérer volontairement dans un milieu professionnel (artistes, galeristes, musées). La volonté est de se positionner dans l'art contemporain institutionnel. Les exemples de ces revues sont légions, l’Andea association nationale des écoles supérieures d’art et design, en propose une liste de revues. Leurs formats sont donc en général semblables aux revues classiques. Mais il y a des exceptions comme par exemple le "fanster" réalisé il y a quelques années par les élèves de l'école des beaux-arts de Limoges par exemple, qui prenait plus la forme d'un zine-poster.
 

Quel est l’intérêt de la micro-édition pour la recherche ?


La micro-édition permet à des chercheurs non encore édités de publier leurs écrits ou l'avancement de leurs recherches, sans trop de frais. Il y a de plus quelques cas de mémoires de master recherche-création (arts plastiques) édités sous forme de micro-édition, et de zines. On note également que les mémoires de DNSEP des écoles d'art s'apparentent, par leurs caractéristiques formelles, à la micro-édition : le mémoire, la recherche académique, doit être le reflet du travail plastique, formellement parlant. C'est moins souvent le cas en Université, où les normes académiques sont toujours très pesantes et présentes.

 Les chercheurs et artistes-chercheurs qui font de la micro-édition le font souvent pour plusieurs raisons : d'une part, il s'agit de garder une trace écrite de quelque chose qui a été créé, pensé. D'autre part, il s'agit de partager, facilement, ces mêmes traces écrites. Et enfin, il y a également des cas où la micro-édition est non seulement une trace académique, mais fait partie d'un processus de création plastique : la micro-édition devient alors médium plastique.  Dans ces derniers cas, la recherche-création prend tout son sens : trace académique, et trace plastique en même temps, réunies dans un même médium.

Alexandrine Bonoron
©Aartus

Quelles formes prennent ces micro-éditions dans la recherche ? Parle-t-on de Zine, Fanzines ou autre ?

Souvent, on parle plus de zines que de fanzines pour celui-ci pensé comme médium académique/artistique : mes recherches m'ont amené à repenser la définition même du zine. La différence pour moi entre zine et fanzine repose, non sur la forme, mais sur le contenu. Pour moi le zine aura tendance à fournir des textes plus poussés, d'auteurs divers, sur un sujet donné, c'est au-delà du statut du fan-écrivain. Le terme fanzine ne désigne pour moi qu'une publication indépendante réalisée par un/des fan/s sur un sujet précis : les fanzines sont légion en musique, en science-fiction, en cinéma, en BD, en littérature, ou sur une sous-culture particulière (la culture rockabilly ou tiki par exemple). Le zine, même s'il est au départ travail de passionné/s, va au-delà d'une simple chronique de disque, de films ou de concerts. Il tente, sur un sujet donné, de l'élargir pour apporter des connaissances inédites, voire très académiques, supplémentaires sur le sujet. La frontière est sans doute très mince entre un fanzine et un zine, il faut le reconnaître.
Globalement, peu de chercheurs s'intéressent à la question du zine, et il y a peu de zines uniquement édités par des chercheurs qui ne seraient pas artistes. Cependant, la situation évolue : on redécouvre le support papier, les revues indépendantes se multiplient en magasin de presse et en boutiques spécialisées. Les boutiques en ligne notamment regorgent de merveilles, comme Printed Matters, ou Le Bal Books par exemple. On peut donc penser que les supports de micro-édition (zines, fanzines, livres) vont continuer à évoluer, même s'il s'agit d'une pratique qui a ses propres réseaux, qui ne sont pas forcément ceux de l'art contemporain (ce qui explique le plus souvent une méconnaissance du milieu). Il y a également plus d'expositions sur le sujet, plus de collections publiques ouvertes, plus de festivals dédiés, qui contribuent à la prolifération des supports, même s'ils ne sont pas tous académiques.


Quels exemples avez-vous de projets de fanzines ou zines portés par des chercheurs ou chercheuses ? Est-ce une pratique plus répandue dans certains domaines ?

C'est très clairement le milieu de l'art qui produit le plus de zines (photographie, art plastique), d'après des comparaisons effectuées sur des boutiques de vente en ligne. Il y a par exemple les projets de zines de Samuel Etienne1, notamment le projet Fiction-Science. D'autres artistes éditent leurs propres zines, qui font partie alors d'un véritable processus de création : Una Hamilton Helle (zine Becoming the Forest), Nicolas Boulard (Specific Cheeses), Phyllis Ma (Mushrooms & Friends), Julie Hascoët (ses zines sont un peu les comptes-rendus éditoriaux visuels de son nomadisme artistique), le collectif KUK (bien qu'il s'agisse ici plus d'un statut revue que d'un statut zine)... Si l'on s'y intéresse, il y a effectivement un certain nombre d'artistes-chercheurs pour qui le zine est un moyen de partager des informations, mais sur la quantité d'artistes ce n'est pas une pratique extrêmement courante. L'édition de livres d'artistes est plus courante que l'édition de zines semble-t-il.

Acazine, organisé par par Samuel Etienne (auteur de Bricolage Radical – Génie et banalité des fanzines do-it-yourself et chercheur à Ecole Pratique des Hautes Etudes, Université PSL)

Comment différenciez-vous Zine et livre d’artiste ?

Selon les définitions établies depuis les années 60, notamment par Anne Moeglin-Delcroix, spécialiste de la question, un livre d'artiste prend comme point de départ le fait qu’un le livre est un médium artistique à part entière. Il n'a pas forcément un but informatif, c'est une œuvre d'art imprimée qui avait initialement pour but l'accès de tous à une œuvre d'art, d'où leurs faibles prix au départ.
Le zine a une portée plus informative au départ, mais aujourd'hui, les jeunes artistes s'emparent de ce médium, et pour la plupart des artistes que j'ai interviewé, le zine est plus simple à mettre en œuvre qu'un livre d'artiste : reliure plus simple notamment, moins de frais à avancer.
Les limites sont aujourd'hui extrêmement floues entre fanzine, zine, livre d'artiste, mélangeant les questions de fond et de forme. C'est pour cela que les définitions changent constamment, et dépendent beaucoup de la personne qui crée et de la personne qui regarde. Ce qui est un zine pour moi ne le sera peut-être pas pour vous et ou une autre personne. Pour les artistes que j'ai rencontrés et qui font du zine, c'est une question de forme : reliure simple (agrafes le plus souvent), format simple (A4plié en deux), impression à la photocopieuse ou à l'imprimante bureau. Mais pour moi cette définition est incomplète : Phyllis Ma réalise des zines assez grands, d'une qualité d'impression exemplaire, et qui coûte assez chers, et pourtant, c'est toujours un zine, c'est ainsi qu'elle les qualifie. Il peut y avoir une notion de périodicité qui intervient dans la définition du zine par exemple.
 

Peut-on encore parler de zine ou fanzine lorsque l’édition est créée ou diffusée dans des institutions ?

Il n'y a pas de contre-indication à la diffusion d'un zine ou d'un fanzine. Historiquement, leur vente en institutions est inexistante, mais cela ne veut pas dire que la situation n'évolue pas, et des lieux comme les FRAC par exemple diffusent régulièrement du zine (surtout s'il est le fruit d'un travail d'artistes et/ou de chercheurs). Mais il faut être conscient que cette situation de vente en institution, de fait, institutionnalise un support qui se revendique à la base non institutionnel et accessible à tous. Un marché artistique peut donc se créer à partir de supports qui justement, étaient réalisés pour être abordables, et qui, parfois, ne le sont plus à cause de cette institutionnalisation.
L'institution peut tout à fait décider de créer un zine pour partager par exemple, des écrits ou des comptes-rendus d'expositions. Mais il s'agira plus pour moi d'une opération de marketing artistique :  faire un zine, c'est cool aujourd'hui, ça montre son ouverture sur une culture jeune et underground, quelque chose d'à la fois pointu (connaisseur) et dans la marge (un peu comme la chaîne et le site Vice). Cependant, certaines institutions sont présentes depuis très longtemps sur le terrain du zine : le Palais de Tokyo vendait déjà des zines queer dans les années 2005 (sans les produire). Ceci n'est pas un jugement : une institution peut parfaitement créer un zine qui sera de qualité, mais il faut être conscient que l'appeler un zine sera sans doute un acte commercial. Publier un zine, c'est d'abord pour le créateur faire acte de résistance envers un milieu éditorial classique obéissant à la loi du marché, et conserver la main-mise sur son projet.
Certaines publications posent parfois des problèmes à cause de leurs conditions de diffusion : j'ai notamment écrit un article sur le cas Toiletpaper (dans le dernier numéro de la revue Zines), dirigé par Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari mais publié par Damiani. Impression de grande qualité mais format et reliure classique d'un zine, peu cher lorsqu'il paraît, mais faisant l'objet de spéculation une fois épuisé, objet d'art mais aussi de culture populaire, signe d'appartenance visuel à l'art contemporain mais en même temps fédérant une véritable communauté de fans... Le cas est exemplaire ! D'ailleurs, est-ce vraiment un zine ou une revue, le débat reste ouvert.
Pour les institutions de type école d'arts, le propos est différent : le milieu de l'art produisant le plus de zines, une école est à même de produire le sien en toute connaissance de cause si ce sont les élèves qui alimentent le contenu. Mais c'est une forme d'institutionnalisation également : on adoube un support underground en le récupérant (ce qui n'est pas forcément mauvais : le milieu évolue, la société également, il est logique que le zine évolue aussi).
 
 

Présentation du Studio Aartus par Alexandrine Bonoron, vidéo Youtube ZinesTV #3 du 13 mars 2021 - par Samuel Étienne


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par Coline Vernay

1Samuel Etienne est notamment à l'initative du séminaire Acazine. A ce sujet voir par exemple https://comme-un-fanzine.net/fanzines-en-recherche/

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