Pointbreak

Assiégeons (2) – La « sculpture d’usage » : fragments d'une histoire / Sylvie Coëllier – Villeneuve-lès-Avignon 

A/R Point Break 2019 – Sculpture d’usage, objet de médiation, objet performé

À propos de ce blog

Pointbreak

Initié par Emmanuelle Becquemin et Émilie Perotto et porté avec les étudiant·e·s de la Mention Espaces, L’Atelier de recherche Point Break est ouvert à toutes celles et ceux qui souhaitent prendre au pied de la lettre l’expression Point Break, cet espace où la houle d’une discipline change de direction au contact de la masse d’une autre discipline : la vague se forme alors sur ce point de contact, et donne naissance à une zone particulière où la ou le pratiquant·e expérimente l’extrême limite.


Retour au blog

par Emmanuelle Becquemin

texte de Sylvie Coëllier dans le catalogue Assiégeons ! à propos de l'exposition Assiégé, consultable ici.

La « sculpture d’usage » : fragments d'une histoire

Sans être provocatrice, l’association des termes « sculpture » et « usage » trouble nos attendus. C’est que, malgré les innombrables façons dont l’art a dernièrement déplacé ses critères, nous acquiesçons inconsciemment à la séparation entre esthétique et usage qui est inscrite dans notre culture depuis Kant. Si l’art est, comme l’écrit le philosophe, une « finalité sans fin », il exige une pure réception de sa beauté. La vision romantique du génie qui se profile sous cette approche a beau aujourd’hui susciter des réticences, parler d'usage pour l'art suggère son usure, un affaiblissement de l’aura dont nous aimons toujours le doter, une diminution de sa valeur spéculative d’objet de collection…

L’Histoire dévoile pourtant combien « usage » et « sculpture » sont intimement liés. L'art et l’outil, nous dit Leroi-Gourhan, sont nés des mêmes gestes. Les fameux bifaces de silex, ces armes de frappe de près de deux millions d’années, présentent une symétrie en laquelle nous discernons la première recherche formelle. Au magdalénien, la fusion de l’art et de l’arme se poursuit dans les propulseurs ornés de bisons, de chevaux… Et de la relation entre l’ivoire sculpté, le chasseur-cueilleur et la proie divinisée pour son sacrifice se développe la fonction religieuse. Les toutes premières figures féminines, celles de Willendorf, de Lespugue, ne sont-elles pas alors des fétiches de fécondation que l'on touche en priant, en les tenant serrées sur la peau ? 

Le néolithique aime le bijou et la démesure : les premières cités sont protégées par de géants gardiens de pierre : le Sphinx de Gizeh, les taureaux ailés de Babylone, les lionnes de Mycènes... Cet « art de protection » trouve son prolongement dans les gorgones apotropaïques au fronton des temples grecs. Plus tard, le tympan clôt l'espace triangulaire que laissent les deux pentes du toit en offrant l'image du dieu aux yeux de tous. S'ajoutent au pourtour du temple les métopes qui déploient le récit mythologique sur les intervalles entre les poutres. Au Moyen Âge, ce sont les églises et les cathédrales qui ornent leurs tympans de la figure du Christ et du récit des Évangiles. L’usage architectural transforme les piliers et chapiteaux en supports imagés ou fleuris, et les colonnes en caryatides ou en atlantes... Jusqu’au XXe siècle, où l’architecture fusionne usage et sculpture.

La sculpture et le corps humain expriment leurs affinités par analogie, contact ou enveloppement. Les vases canopes préservent les viscères des pharaons et des Étrusques. Les métaux durables ou précieux gardent les reliques des saints ; les reliquaires du Gabon enclosent la magie des os devenus sacrés. Sarcophages et tombeaux confirment, eux, la nécessité du deuil, abritent la mémoire du mort, perpétuent sa gloire. L’usage commémoratif de la sculpture se pratique toujours, comme le prouvent les fleurs de Jeff Koons.

La statuaire traduit la grandeur de son possesseur. Religieuse chez les Grecs, propagandiste chez les Romains, c'est pourtant la statue qui, à partir de Michel-Ange, extrait la sculpture de l'usage, par la recherche de l'idéal anatomique, la beauté. Le sculpteur gagne son statut d'artiste mais ses œuvres demeurent au service du prince, qui en use pour son prestige. François Ier commande à Benvenuto Cellini une merveilleuse salière en or ; Louis XIV orne Versailles de fontaines créées par ses meilleurs sculpteurs.

Hôtel Pesciolini, Marseille, 2019 © Sylvie Coëllier

Cette fluidité de passage entre usage et esthétique se décompose au XXe siècle au profit de l'autonomie de l'art moderne, qui ne sert ni l'Église ni le prince. Elle se délite aussi sous l'effet de la révolution industrielle. Au XIXe siècle, l'invention de la machine à mise aux-points et les progrès de la fonte ont facilité agrandissements, réductions et multiplication des œuvres. La reproductibilité abaisse les coûts et apporte une saturation d'ornements, de bibelots : c'est alors que naît le kitsch. Bien avant qu'Adolf Loos déclare : « L'ornement est un crime », William Morris et les Arts and Crafts tentent de restituer à l'objet d'usage courant sa dimension artistique sous des formes simples, élégantes, sociales. Le fonctionnalisme du Bauhaus en radicalise plus tard l'intention, créant le design, objet de la vie courante dont la précision d'usage constitue la beauté. Mais l'économie du design retourne aussi les impératifs, introduit une nouvelle séparation : c'est l'usage (souvent commercial) qui dicte la forme artistique.

Au contraire, la sculpture d'usage d’aujourd'hui n'abandonne pas son inventivité et son imagination à la fonction utilitaire. Elle est art apprivoisant l'usage. À l'instar du Toilet Fan de Gabriel Orozco, ce ventilateur transmuant les matériaux les plus triviaux en méditation sur la rotation de la terre et du temps, la sculpture d'usage aspire à être expérimentée, au sens où le voulait John Dewey. Ainsi, elle s'attache à transformer le quotidien, afin d'insuffler à nos vies sens et poésie.

Sylvie Coëllier

par Emmanuelle Becquemin


⚠️
Votre navigateur est obsolète, l’affichage des contenus n’est pas garanti.
Veuillez effectuer une mise à jour.