Pointbreak

Point Break Corpus (2) 

Des références qui font le sel de Point Break

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Initié par Emmanuelle Becquemin et Émilie Perotto et porté avec les étudiant·e·s de la Mention Espaces, L’Atelier de recherche Point Break est ouvert à toutes celles et ceux qui souhaitent prendre au pied de la lettre l’expression Point Break, cet espace où la houle d’une discipline change de direction au contact de la masse d’une autre discipline : la vague se forme alors sur ce point de contact, et donne naissance à une zone particulière où la ou le pratiquant·e expérimente l’extrême limite.


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par Emmanuelle Becquemin

Jacques Rancière, Le spectateur émancipé

Ce que le maître sait, ce que le protocole de transmission du savoir apprend d’abord à l’élève, c’est que l’ignorance n’est pas un moindre savoir, elle est à l’opposé du savoir ; c’est que le savoir n’est pas un ensemble de connaissances, il est une position. L’exacte distance est la distance est la distance qu’aucune règle ne mesure, la distance qui se prouve pas le seul jeu des positions occupées, qui s’exerce par la pratique interminable du « pas en avant » séparant le maître de celui qu’il est censé exercer à le rejoindre. Elle est la métaphore du gouffre radical qui sépare la manière du maître de celles de l’ignorant, parce qu’il sépare deux intelligences : celle qui sait en quoi consiste l’ignorance et celle quine le sait pas. C’est d’abord cet écart radical que l’enseignement progressif ordonné enseigne à l’élève. Il lui enseigne d’abord sa propre incapacité. Ainsi, vérifie-t-il incessamment dans son acte sa propre présupposition, l’inégalité des intelligences. (…) Ce travail poétique de traduction est au cœur de tout apprentissage. Il est au cœur de la pratique émancipatrice du maître ignorant. Ce que celui-ci ignore, c’est la distance abrutissante, la distance transformée en gouffre radical que seul un expert peut « combler ». La distance n’est pas un mal à abolir, c’est la condition normale de toute communication. (…)Elle est simplement le chemin de ce qu’il sait déjà à ce qu’il ignore encore mais qu’il peut apprendre comme il a appris le reste, mais qu’il peut apprendre non pour occuper la position du savant mais pour mieux pratiquer l’art de traduire, de mettre ses expériences en mots et ses mots à l’épreuve, de traduire ses aventures intellectuelles à l’usage des autres et de contre-traduire les traductions qu’ils lui présentent de leurs propres aventures. Le maître ignorant capable de l’aider à parcourir ce chemin s’appelle ainsi non parce qu’il ne sait rien, mais parce qu’il a abdiqué le « savoir de l’ignorance »et dissocié ainsi sa maîtrise de son savoir. Il n’apprend pas à ses élèves son savoir, il leur commande de s’aventurer dans la forêt des choses et des signes, de dire ce qu’ils sont vu et ce qu’ils pensent de ce qu’ils ont vu, de le vérifier et de le faire vérifier. Ce qu’il ignore, c’est l’inégalité des intelligences. Toute distance est une distance factuelle, et chaque acte intellectuel est un chemin tracé entre une ignorance et un savoir, un chemin qui sans cesse abolit, avec leurs frontières, toute fixité et toute hiérarchie des positions.

Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, la Fabrique, 2008, pp.15-17.

@Aurore Turpinat

par Emmanuelle Becquemin


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