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Collectif Fil Utile

Choisir l’essentiel : tisser des liens

par Coline Vernay

© Collectif Fil utile

La Biennale Internationale Design est ancrée dans le territoire stéphanois, historiquement lié aux rubans. Réintégrées dans l’identité visuelle de la Biennale 2019, ces lanières colorées locales étaient aussi la base de l’installation de Jeanne Goutelle. Aujourd’hui, cette dernière poursuit sa réflexion sur le tissage de liens notamment en co-fondant le collectif Fil Utile. Rencontre avec cette artiste textile, dont la démarche créative s’épanouit dans l’échange et les pratiques collectives.

Au commencement : un dénouement

Lorsqu’elle s’installe à Saint-Étienne il y a 4 ans, Jeanne Goutelle s’étonne de ne pas trouver de structure liant les différentes personnes créatives qu’elle rencontre. Débarquant d’Angleterre, pays où les domaines du textile design, de l’art et de l’artisanat ne font qu’un, elle regrette qu’en France le design textile soit « considéré comme un parent pauvre ». C’est en 2020, lorsqu’elle rencontre Chloé Chagnaud (tisserande de La Tòrna) et Constanza Matteucci (graphiste et illustratrice) que son désir de fédération se concrétise : elles forment le collectif Fil Utile (FU), qui se développe rapidement et compte désormais 17 membres.

©collectif Fil Utile

Le fil comme lien : la démarche de Jeanne Goutelle

Lors de la biennale 2019, Jeanne Goutelle avait deux projets. Sa première installation « LIENS », était intégrée au bureau des inclusions. Fabriquée à partir de chutes de textile récupérées dans 8 entreprises environnantes, la structure avait été tissée par une vingtaine de personnes faisant partie du tissu associatif local. En parallèle, son exposition personnelle « CLAN, une histoire de liens », était conçue comme une correspondance : des artistes de son entourage, aux pratiques diverses, lui avaient soumis une proposition et l’exposition montrait ses réponses, prenant la forme d’œuvres textiles.« Je travaille autour du lien, c’est mon sujet au propre comme au figuré, la mise en réseau fait partie de mon travail » explique Jeanne Goutelle.

© Jeanne Goutelle / Biennale Internationale Design 2019 : installation « LIENS » (bureau des inclusions).

Relier-Delier : les règles du jeu du projet exposé

Pour la Biennale International Design 2022, le collectif Fil Utile élabore avec plusieurs chefs d’orchestres un ensemble d’œuvres qui s’harmonisent. Pour éviter la cacophonie, Jeanne Goutelle propose des règles du jeu : chaque participant apporte une matière en sa possession, et tire au hasard la matière d’un autre. Toutes ont pour point commun leur couleur (le jaune) afin de garantir une cohérence visuelle. « On doit intégrer dans la pièce que l’on va faire la matière ou le process d’un autre membre du collectif FU. Ce principe d’échange est la première règle du jeu. Ensuite la 2e étape est « la bifurcation » : chacun choisit une façon de bifurquer de sa pratique habituelle, de changer son mode de travail. » détaille-t-elle. Les résultats seront présentés lors d’une exposition à la Serre lors de la Biennale Internationale Design Saint-Étienne.

© Collectif Fil utile

Accompagner l’exposition avec des ateliers et conférences

Ce choix d’une esthétique commune sera également exploré lors d’une des 3 journées d’animations prévues pendant l’exposition, dédiée au jaune : « Plastique, physique, esthétique, histoire et émotion d’une couleur pas comme les autres. Un tour d’horizon autant subjectif que scientifique où nous nous rapprocherons des pigments, des anecdotes, de la lumière et des longueurs d’onde, en équilibre entre théorie et pratique. »
Les deux autres thématiques seront :
– « Écologie et économie du fil »
– « Art, artisanat, design »

La démarche écologique en trame de fond

« Tous les membres du collectif sont sensibles aux questions environnementales, une vraie attention est portée là-dessus, par exemple dans l’approvisionnement de la matière, les façons de travailler… C’est inhérent à tout projet en cours » présente Jeanne Goutelle. La deuxième thématique qui sera explorée transversalement dans l’exposition, les conférences et ateliers est ainsi « Écologie et économie du fil ». Le programme est présenté en ces mots : « La production de tissus et la mode portent aujourd’hui le poids d’une grande responsabilité environnementale. Existe-t-il des alternatives et des solutions où d’autres systèmes économiques pourraient prendre le relais de façon vertueuse ? Entre écologie et économie des témoignages d’expériences, tentatives et idées viendront prendre le pouls du panorama actuel. »

Si Jeanne Goutelle a toujours travaillé sur la revalorisation de matières, elle n’explore pas seule des pistes alternatives. Dans cette même logique de fabrication basée sur des matières récupérées, tous les projets créés spécifiquement pour l’exposition de Fil Utile prennent pour base un matériel qui était déjà disponible, à la manière de stocks dormants. Parmi les multiples formes, actuellement en construction, qui seront exposées pendant la Biennale, on trouve par exemple les créations de Marie Colin Madan. Cette artisane glane dans les usines des collines du matin (42) des chutes de lin, avec lesquelles elle réalise des patchworks contemporains. Pour l’exposition avec le collectif, elle s'associe avec l'architecte Noémie Dutel et la marque Osei-Duro. Dans les mêmes ateliers, elles récupèrent pour l'occasion du bois, qu'elles utilisent avec le lin pour créer un meuble entier façon "patchwork bigoulin". A côté de cela, pour un projet qui sera exposé sur le territoire métropolitain lors de la Biennale, elle s’associe avec le jardin des plantes à couleurs qui réalise la teinture naturelle, et le club de patchwork ACPR de Panissières afin de réaliser un grand pojagi (patchwork coréen), un « rideau vitrail ».

©Marie Colin Madan / Instagram : @marie_colin_madan

Un projet polyphonique pour faire résonner autrement le textile

Un des objectifs du collectif Fil Utile est de changer les perspectives sur le design textile : «Le travail du textile est un champ ultra vaste que personne ne perçoit vraiment car il est constitué de nombreux métiers de niches. Cela va du développement très technique de textile pour le médical (proche de l’ingénierie textile) à un travail très artisanal comme celui des dentellières. Des personnes travaillent sur le tissu dans des univers différents : vêtement, ameublement, aéronautique, médical... Les formations de designers textiles peuvent amener à des métiers qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, qui sont peu connus car chacun n’est qu’un petit maillon de ce grand ensemble « design textile ». Souvent lorsque je me présente on me dit « Eh tu fais du vêtement ! » sauf que non, je fais tout sauf du vêtement ! » raconte Jeanne Goutelle.

Elle complète : « Pour le collectif fil utile on désirait parler du textile dans son ensemble, c’est pour cela qu’on a choisi de revenir au fil, qui génère le textile sous plein de formes (tissés, non-tissés…). « Utile » est venu soutenir l’idée que l’on n’est pas uniquement sur du décoratif, éviter de tomber dans une interprétation trop premier degré qui pourrait être « des filles qui font du macramé et du crochet ». Rattacher le collectif à l’utilité était aussi une façon de faire ressortir la dimension pédagogique qui est importante pour nous, dans notre façon de faire, de mener des ateliers, de réfléchir autour de sujets qui pour moi sont d’utilité publique ».

Livres à partager
Cette volonté de mêler pratique et théorie est forte. Le travail de Jeanne Goutelle est marqué par exemple par :
– « William Morris avec son petit essai sur l’Art et l’Artisanat qui m’a aidé à me positionner sur ma pratique qui mêle art, artisanat et design,
– le livre d’art Patchwork de Marie le Goaziou qui raconte une pratique fondatrice dans le textile et l’upcycling,
– « I don’t have a favourite Color » d’Hella Jongerius car j’aime la couleur, toutes les couleurs, ce n’est qu’une histoire de combinaison et de matière sur laquelle celles-ci sont apposées. » partage-t-elle.

La 3e journée thématique s’articulera ainsi autour du thème « Art, artisanat, design : zone de friction et d’interférence ». La frontière entre ces trois domaines est parfois difficile à établir, voir inutile... à partir d’expériences personnelles d’artistes, artisans et curators et d’un regard sociologique, nous proposons d’établir un état de l’art et d’ouvrir des perspectives ».
Articulant des temps de rencontre avec des œuvres, de pratiques manuelles en groupe et d’autres de réflexion, la volonté du Collectif Fil Utile est ainsi claire : permettre un contact avec l’objet textile qui permette d’en saisir toutes les dimensions.

© Jeanne Goutelle / Instagram : @jeannegoutelleatelier

La création textile, une pratique intrinsèquement « liée » ?

Tim Ingold, anthropologue qui parle de la « textilité de la fabrication » ou encore Remy Prin, auteur du livre « le textile et l’image » observent une opposition entre deux façons de créer : la vision d’un créateur qui modèle une matière en lui imposant une forme, et celle d’un créateur qui façonne comme le tisserand en « dialogue » avec les fibres. Le premier modèle (que Tim Ingold nomme hylémorphique) est celui qui domine aujourd’hui en occident. Le deuxième modèle (nommé morphogénétique par l’anthropologue), rapproché des pratiques textiles est intéressant pour Remy Prin par son horizontalité, son ouverture à ce qui l’entoure.
A leur façon, les membres du collectif Fil Utile proposent une bifurcation vers ce second modèle, où le lien est à la base de toute création.

par Coline Vernay


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