Article | Avant Biennale 2022 | Choisir l’essentiel

Dormir dans une sculpture

Choisir l’essentiel : Refuge du col bleu

par Coline Vernay

Maxime Lamarche, Refuge du col bleu, 2021, carcasse de Jeep Cherokee Chief 1978, acier, bois, peinture personnalisée, 4 × 1,90 × 1,80 m © M. Lamarche

Une nouvelle forme de bivouac en montagne, sur le haut plateau ardéchois d’où l’on peut observer la démarcation entre deux types de paysages très différents, vient de prendre corps. La sculpture de Maxime Lamarche, posée au sommet de l’Ardèche, produite suite à la résidence « Atelier mobile » par l’Institut d’art contemporain (IAC), est un refuge porteur d’histoires.

Une sculpture-abri

Lors de sa résidence d’un mois au cœur du petit village de Saint-Eulalie, le sculpteur a pu se connecter avec les habitants, échanger avec les gens de passage… et réaliser sa sculpture Refuge du col bleu, installée désormais près du col du Bourlatier, en Ardèche. Le sommet de l’œuvre est une structure métallique, que Maxime Lamarche décrit comme « un dessin à main levée en 3D, presque aérien, une allégorie de paysage ». À ces formes courbes et fines sont assemblées, juste en dessous, les lignes droites, rectangulaires, pleines, d’une carrosserie de voiture. 
Dans la carcasse, le sculpteur a installé un plancher de 3 m de long. Il explique : « le refuge est accessible aux randonneurs, qui peuvent s’y installer avec leur matelas, plutôt que de planter leur tente. L’intérieur est assez spartiate. T’as du bois, une balayette. Tu t’en vas, tu fermes la porte. » L’essentiel est déjà là : le point de vue incroyable sur la vie environnante. 

Sculpter avec les éléments

Sur ces images prises juste après l’installation sur le site, l’œuvre n’est pas encore tout à fait achevée. À l’inverse de certaines installations extérieures qui semblent avoir été surprises par les intempéries à répétitions, Maxime Lamarche a anticipé le fait que le temps allait faire son ouvrage, marquer la structure. C’est prévu, c’est voulu, c’est attendu même avec une certaine impatience : « Le bois va se patiner avec l’humidité ambiante. La structure va changer de couleur, la montagne va rouiller. L’acier utilisé est brut, c’est fait exprès, comme ça le sommet devrait foncer, et le bas devrait se teinter d’orangés. Maintenant il faut juste le temps que ça se fasse. » commente Maxime Lamarche.

Une plongée simultanée dans le paysage, le passé, et le futur

La base de la sculpture est une carrosserie d’un 4×4, du modèle Jeep Cherokee Chief, une voiture américaine qu’il est rare de croiser sur les routes françaises. « C’est avec cette voiture qu’est né le concept de SUV, qui est largement remis en cause aujourd’hui : des voitures très volumineuses qui consomment beaucoup, et polluent en conséquence. Ce qui est étonnant, c’est que la Jeep Cherokee Chief a été pensée pendant la crise pétrolière des années 70. Dans les années 70 se développent l’idée du camping et de l’accès au paysage. Les pubs de l’époque pour ce type de véhicule montrent des pères de famille, ouvrant leurs coffres une hache à la main, garés près de sommets, au milieu de forêts... Les voitures Jeep sont des véhicules pensés pour être très utilitaires : permettant aussi bien de travailler à la ferme avec sa bagnole aux 4 roues motrices, que de partir en week-end à l’aventure. » explique Maxime. Il complète :  « Ça m'intéressait de retrouver cette carrosserie, car aujourd'hui, cette bagnole est une carcasse, un déchet. Je le récupère, le re-fonctionnalise, pour en faire autre chose en n’en conservant que le design archétypal de cette période, l’habitacle. Si on a plus le pétrole qui permettait de faire fonctionner ses engins, ils tombent en désuétude, on est à pied, et il va falloir qu’on s’abrite. Mon idée est qu’on s’abritera dans des rebuts de la société précédente, comme celui-ci. C’est quelque chose qui revient dans mon travail de sculpteur, cette idée de sculpture fonctionnelle, basée sur la récupération d’un objet symbolique déchu du siècle dernier. »
« La force symbolique de ce projet artistique est également portée par son nom : Refuge du col bleu, qui est formé comme les noms classiques de refuges, qui sont généralement baptisés d’après les noms des cols ou sentiers alentour » explique Maxime Lamarche qui poursuit : « “Col bleu” parce qu’il est installé sur un col, et pour le jeu de mots avec le “ciel bleu” qui me plaisait comme on est dans le paysage, et avec le “col bleu” des ouvriers. Évidemment, cette référence m’intéressait dans son rapport à la voiture. Dans différentes discussions au cours de ma résidence, beaucoup d’anciens ardéchois, m’ont parlé de ces gens qui, au siècle dernier, sont tous partis à pied pour aller travailler dans les usines. Le territoire est très dur, c’est difficile d’y vivre, les gens descendaient dans les usines pendant l’âge d’or de l’industrie. Symboliquement, ces populations complètes descendues dans les usines pourraient remonter se réfugier sur leurs terres, comme un juste retour aux sources. Le Refuge du col bleu est un hommage à cette histoire ouvrière locale, mais aussi mondiale, car pour créer ces voitures il fallait des grosses productions, des chaînes de montage qui sont liées à l’histoire américaine. »

Maxime Lamarche, Refuge du col bleu, 2021, carcasse de Jeep Cherokee Chief 1978, acier, bois, peinture personnalisée, 4 × 1,90 × 1,80 m © M. Lamarche

Informations pratiques

Refuge du col bleu

Ce refuge sculpté par Maxime Lamarche est installé temporairement à proximité du parcours artistique Le Partage des Eaux (liant des œuvres d’art créées et installées dans le parc naturel régional des monts d’Ardèche).
Pour ouvrir le refuge, il suffit de suivre les indications sur le panneau et monter à la Ferme de Bourlatier, environ 500 mètres plus haut, et demander la clé. 
Afin de vous assurer que le refuge est stabilisé et n’est pas déjà occupé, vous pouvez téléphoner au 04 75 38 84 90.

Le travail de Maxime Lamarche sera également présenté lors de la Biennale Internationale Design 2022.

par Coline Vernay


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