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Fresque du climat, un serious game dont on ne sort pas indemne

Choisir l’essentiel : des outils ludiques pour sensibiliser à la nécessaire transition environnementale

par Coline Vernay

Une partie de Fresque du Climat en cours, soirée organisée par le CTC42 au bar de l’Aube à Saint-Étienne en juillet 2021.

Alors que la météo reste un sujet de conversation phare en France, il dérive parfois sur un autre thème : le changement climatique. Longtemps confiné aux sphères scientifiques, écologistes ou militantes, il s’impose aujourd’hui à la machine à café, dans le bus ou la file d’attente de la boulangerie et devient incontournable, « grand public ». Pourtant, même pour les personnes sensibilisées aux problèmes environnementaux depuis longtemps, le climat reste un sujet complexe à appréhender. Pour en faciliter la compréhension, le jeu Fresque du climat propose un dispositif ludique et accessible qui active l’intelligence collective.

Différents éclairages sur la question environnementale

Dans « Comment tout peut s’effondrer », ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens qui a fortement contribué à la diffusion en France du concept de collapsologie1, les auteurs mettent en avant l’intérêt de la mise en commun des résultats des recherches issues de différentes disciplines. La transversalité qu’ils proposent dans ce livre de référence pour les organisateurs stéphanois de la Fresque du climat, donne une vision globale de la situation sur terre, et un brusque vertige lorsque l’on réalise l’étendue du problème et son irréversibilité. Comme les auteurs du concept de collapsologie, les animateurs de la Fresque du climat cherchent à éveiller leurs concitoyens.

La Fresque du climat : donner toutes les cartes en main

Créée par Cédric Ringenbach (qui dirigea le Shift Project entre 2010 et 2016), la Fresque du climat se base sur les rapports du GIEC. Outil de vulgarisation, le principe du jeu est de faire comprendre en quelques heures les interdépendances entre différents phénomènes. Pendant la partie, l’animateur ou animatrice principale distribue aux participants de grandes cartes sur le recto desquelles on trouve 1 image et 1 concept : industrie, permafrost, hausse de la température de l’eau... 42 cartes au total, dont le verso est doté de quelques lignes qui précisent le sujet. Le principe du jeu consiste à bâtir une fresque au centre du groupe, en organisant les cartes « de la cause à la conséquence ». Lors de la soirée à laquelle nous avons participé, un des joueurs commente : « On réalise rapidement que les premiers instincts qu’on a, les envies de poser une carte à tel ou tel endroit, ne sont pas les mêmes pour chacun de nous. Ça aide d’organiser en collectif, c’est intéressant. » À la fin de la partie, un autre participant analyse : « j’ai déjà lu des choses sur certaines thématiques, mais on ne voit pas forcément les liens entre elles. Le fait de hiérarchiser permet de comprendre que tout a des conséquences, mais que certaines choses en ont plus que d’autres. Cela peut permettre d’identifier les points sur lesquels se focaliser en priorité. »

Serious games : un dispositif qui fait son effet

Les serious games (jeux sérieux en français), sont utilisés dans différents contextes. Comme le souligne Oihab Allal-Chérif, professeur à la Neoma Business School, « Le jeu favorise l’expression et le développement d’une forme d’intelligence particulière : logique, pratique, tactique, dynamique, proactive, créative et collaborative. » Plusieurs sous-catégories de ces « divertissements intelligents » existent : jeux collaboratifs, alternative reality game (ARG), citizen game... Sur un sujet aussi sensible que le climat, la Fresque du climat permet à tous de s’approprier rapidement le sujet, de comprendre les articulations entre les phénomènes. Au cours du jeu auquel nous avons participé, une personne analyse : « Je suis visuelle, alors c’est une grande aide à la construction de la pensée de compléter cette fresque et ça permet aussi par la suite de pouvoir expliquer à d’autres ». Le désir de partager ce qu’on a compris, appris au cours du jeu, est peut être l’une des raisons pour lesquelles il connaît un si grand succès. Les chiffres relayés par l’association qui porte ce dispositif sont conséquents : plus de 6000 bénévoles engagés pour diffuser le jeu, 200 000 participants... L’effet boule de neige peut s’expliquer par la prise de conscience que le jeu peut générer, sans demander d’efforts particuliers, s’opérant au contraire dans un cadre joyeux et bienveillant. À la fin de notre partie, une joueuse déclare, après un moment de silence contemplatif : « On était en pleine réflexion, en mode jeu, et là on regarde le résultat, et c’est… » Sa phrase reste en suspens. Si la prise de conscience est propre à chaque participant, la convivialité propre aux jeux de carte peut permettre d’éviter le développement d’angoisses qui suit souvent la lecture solitaire d’un livre sur le sujet : le groupe encaisse différemment le choc, l’expression des troubles permet de les digérer plus rapidement.

Les avantages apportés par les jeux sérieux font aussi l’objet d’analyses de chercheurs. Sylvain Dernat (ingénieur en sciences sociales et ludologue à l’UMR Territoires, Inrae) explique, notamment dans un article sur The Conversation, qu’ils permettent aux joueurs de reprendre une place d’acteurs sur certains sujets dont ils pouvaient être spectateurs, de sortir de leurs prismes de lecture habituels mais aussi de réduire les asymétries de savoirs entre les participants. Selon lui, les jeux « permettent d’imaginer des solutions pour le futur, difficilement audibles ou trop complexes à visualiser par la seule discussion. » Jouer permet aussi de rapprocher les individus, notamment dans les jeux dit « collaboratifs » en ce qu’ils ne mettent pas en compétition les joueurs mais demandent à tous de se mettre en situation de co-construction. Isabelle Patroix (Post Doc Serious Game et Innovation, Grenoble École de Management - GEM), dans son article Le jeu peut-il nous sauver ?, cite Socrate disant « on en apprend plus sur quelqu’un en une heure de jeu qu’en une année de conversation ». Suite à l’élaboration de la fresque, un temps d’échange entre participants, qui viennent de faire connaissance, est prévu. C’est peut-être là que tout se joue vraiment, sans jamais être prédéfini ni encadré par d’autres règles que celles de la bienveillance et de la communication non-violente.

Jouer peut-il aider à bifurquer ?

Brochures du CTC42

McGonigal, chercheuse référente citée par Isabelle Patroix, considère que le jeu pourrait nous aider à « sauver le monde tous ensemble ». C’est bien ce qu’espèrent les bénévoles qui diffusent la Fresque du climat. Mais faire jouer un maximum de personnes suffit-il pour faire bifurquer des sociétés ? Le ludologue Sylvain Dernat pointe certaines limites des serious games : il est important selon lui de ne pas oublier que les jeux sont des outils qui demandent, pour « la mise en place de nouvelles pratiques », d’être intégrés à un accompagnement sur le temps long : « trop souvent, les approches dites participatives, auxquelles le jeu peut être rattaché dans notre cas, se suffisent d’actions où les individus discutent ou font des propositions. Il s’agit d’aller au-delà et d’inscrire la mobilisation du jeu sur le long terme ». Le CTC42, collectif qui organise les Fresques du climat dans la Loire, les intègre à une dynamique globale, une toile d’événements collectifs pendant lesquels il s’agit de débloquer des situations ou de développer des solutions. À la fin de cette soirée au local de l’ancien bar de l’Aube, des invitations à d’autres événements, pas forcément portés par CTC42, sont partagées par les différents participants. Ce soir, nous repartons avec une information concernant une après-midi de soutien au Voyage pour la vie et une autre sur l’organisation de réunions (tous les mardis midi au Crefad), pour répondre à un appel d’offres et candidater pour des fonds européens afin de « rendre neutre Sainté en 2030 ». Juste avant que le groupe ne se sépare, la participante engagée pour la neutralité énergétique de la ville ajoute  : « on ne va pas attendre que d’autres le fassent pour nous ! ». Des mots qui concluent parfaitement cette soirée d’échanges ludiques et en même temps on ne peut plus sérieux.

Le bar de l’Aube, juste avant la partie de Fresque du Climat organisée par le CTC42.

CTC42
Le collectif pour une transition citoyenne dans la Loire (CTC42) regroupe 62 associations du département, qui se retrouvent dans leur volonté d’œuvrer pour une transition citoyenne. Il présente sa raison d’être en ces termes : « Pourquoi : Face à une crise systémique (écologique, économique, sociale,…) chaque jour plus profonde, un mouvement est en marche qui, partout, réinvente nos façons de produire, d’échanger, d’habiter, de nous nourrir, de nous déplacer, d’éduquer nos enfants… Des centaines de milliers de personnes construisent des alternatives au modèle actuel qui déstructure le tissu social, financiarise tous les aspects de nos vies, pille les ressources naturelles et encourage un consumérisme et une croissance matérielle forcenés. »

L’agenda des différents événements est disponible sur :
Leur siteLeur page Facebook

Une Mindmap pour présenter l’écosystème dans lequel se situe © CTC42

par Coline Vernay

1La collapsologie est un courant de recherches établissant le fait que notre société thermo-industrielle est actuellement en train de s’effondrer.

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