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Texte

Avant-propos : Le temps des objets

Olivier Peyricot

Le temps des objets
Une histoire du design industriel en France (1945-1980)

Claire Leymonerie

Avant-Propos

Olivier Peyricot

À la fois institution culturelle et pédagogique mais aussi centre de recherche et d'innovation, la Cité du design est actuellement la plus grande institution du design français I. Elle est née d'un contexte socio-économique de redynamisation programmatique de la ville de Saint-Étienne au tournant des années 2000, fruit des rencontres entre des femmes et des hommes qui ont cru au design comme un outil de valorisation de leur cadre de vie. Cette idéologie commune a contribué à porter un véritable projet existentiel sur le territoire stéphanois, englobant dans un tout intitulé également Ville design les dimensions industrielles, économiques et sociales de cette pratique.

Le Temps des objets de Claire Leymonerie couvre la période des années 1950 à 1980 qui constitue, dans l'histoire française du design, la période charnière mais méconnue de la structuration à la fois institutionnelle et professionnelle de cette pratique. Nous utiliserons volontairement le mot pratique plutôt que discipline car à l'époque et aujourd'hui encore, le mot design ne trouve pas de définition qui le rende discipliné : le design est projet et, par conséquent, il reste indéfini tant qu'il n'est pas effectué, tant qu'il n'est pas produit : c'est un cas d'indiscipline atypique, dans un monde construit sur une rationalité technique, et c'est probablement mieux ainsi, pour le préserver d'un devenir dogmatique. Dès lors, cette histoire d'un design naissant en France dans cette période des Trente Glorieuses souligne les difficultés à définir une activité extrêmement mouvante, soumise aux innovations technologique, mais aussi au rythme effréné de la consommation, coincée entre un dogme moderniste et un humanisme progressiste, voulant s'institutionnaliser souvent, cherchant l'autonomie parfois. Il en naît un système des objets qui envahit totalement l'espace domestique, et dont l'organisation de la production croise alors l'ensemble des acteurs que nous décrit Le Temps des objets.

Les pionniers de cette profession que l'on rencontre dans l'ouvrage sont ceux-là même qui vont structurer la façon dont le design se pense et s'organise encore aujourd'hui et ce, en ce début de XXIe siècle, malgré les profondes mutations liées à la mondialisation. La profession s'organise toujours via des institutions qui jouent un rôle de promotion et d'animation auprès du public, qu'il soit néophyte, passionné, expert ou professionnel. Les designers se réunissent encore à travers des revues, des salons et des organisations professionnelles. Les divergences stratégiques existent toujours, à l'instar de Formes utiles cherchant à éduquer le public aux enjeux culturels de la production du cadre de vie - auquel on comparera aisément le rôle actuel des collections « design » au Centre Pompidou ou au CNAP II -, et de son opposition à l'Institut d'esthétique industrielle qui, lui, s'adressait directement aux entreprises, auquel on reliera aussi aisément le travail de l'APCI III. La Cité du design, le VIA IV ou le Lieu du design V, formules hybrides, mixent quant à eux les stratégies en s'adressant à de multiples interlocuteurs, articulant offres culturelles, communication et financements publics dans un savant dosage adapté à leur positionnement respectif. La nouveauté résidant dans les modèles de financements développés et intégrés qui institutionnalisent désormais le design dans un modèle économique dont les organisations pionnières citées dans l'ouvrage furent probablement les prototypes.

Il est ainsi naturel que la Cité du design se penche sur cette période fondatrice de l'histoire du design français, ce qui lui permet de s'interroger sur sa vocation en tant que centre de recherche, à partir de ses racines profondes. En portant ce travail historique, la Cité du design se pense, apprend à se connaître, et reconnaît sa dépendance aux micro dynamiques,aux communautés innovantes, aux aventuriers, aux précurseurs, aux visionnaires.

Le Temps des objets trace ainsi une histoire des relations qui organisent petit à petit une communauté naissante, histoire singulière qui se penche sur des groupes, des communautés d'action, à l'opposé des figures en vogue à partir du milieu des années 1980 avec, en particulier, l'apparition de la revue Intramuros qui présente en couverture non pas un concept ou un objet mais un créateur dont la figure héroïque devient petit à petit, marketing aidant, la plus-value d'un design de signature dont on connaît encore aujourd'hui le succès. Ce livre revient donc sur les fondements d'une pratique qui se niche - et c'est probablement là qu'on y verra toute la richesse documentaire- dans un travail de structuration porté par une dynamique de groupe, incarné plus fortement certes par quelques individus, mais dont les personnalités se mettent en retrait d'organisations ou d'actions au service d'une pratique émergente, dans le renouveau industriel de l'après-guerre.

Enfin, la question des lexiques - quel mot employer alors pour ce qui, aujourd'hui, devient unanimement design ? Le débat fut très clivant durant toute cette période - donne lieu aussi à une émergence de concepts qui, chaque fois, dessinent d'infimes variantes sur l'offre produite par cette nouvelle pratique : se forgent alors des postures plus ou moins dogmatiques dont l'étude des bordures et des frontières confère dès lors une véritable dynamique de recherche à la pratique du design. En posant des bases de réflexion, en activant le débat, en cherchant des espaces deconception singuliers, les créateurs de l'époque nous rappellent des enjeux qui structurent encore la recherche en design aujourd'hui : le design est-il seulement le rejeton du projet industriel, ou un projet de société partagé ? N'est-il que le continuum du projet moderne ? Contient-il en lui des dimensions sociales et politiques qu'il faut révéler et travailler, et ce, sous quelles conditions ?

L'objet se confond là avec son sujet. Ce livre s'insert précisément parmi les livres généraux d'histoire du design, et obligera de refondre à terme les grandes lectures historiques : Le Temps des objets relance la perspective historique du design, en jouant le rôle d'un ouvrage d'articulation sur une courte période exemplaire, révélatrice d'une mécanique complexe, le développement de la consommation de masse, articulé au projet de structuration industriel de la France, voit naître, dans cette période de tension créative extrême, le design et son intuition même. Les objets portent alors dans leurs formes une partie des discours et des idéologies en cours de formation : ils nous informent en même temps qu'ils produisent le paysage domestique. Objets anonymes et quotidiens, en se trouvant révélés par Claire Leymonerie dans cette courte période historique, au côté de leurs créateurs, deviennent les témoins d'un temps naissant, le bien nommé temps des objets.

I. La Cité du design (fondée en 2005) est une institution unique en France par le nombre et la diversité des sujets traités relatifs au design (recherche, innovation, valorisation, médiation), le nombre de salariés, la taille des surfaces dédiées aux expositions, ainsi que le nombre de visiteurs par Biennale Internationale Design Saint-Étienne.
II. Le CNAP, Centre national des arts plastiques, avant tout consacré au soutien de l'art (mission datant de 1791), constitue également un fond de collection d'objets produits par des designers et/ou des industriels, sélectionnés chaque année par un jury d'experts du monde du design et de l'art.
III. L'APCI, Agence de promotion du design industriel, fondée en 1983.
IV. Le VIA, Valorisation et innovation dans l'ameublement, fondé en 1979 au sein de l'UNIFA- Union nationale des industries françaises de l'ameublement.
V. Le Lieu du design, fondé en 2009, à l'initiative de la Région Île-de-France (présidence Jean-Paul Huchon).