Entretien | Projets internationaux

Bandung Saint-Étienne Design Cities

Interview : Givan Rangga Mahardika, designer indonésien

Givan Rangga Mahardika (né en 1997) est un designer d'espace et d'objet, fondateur du Studio Mahardika. Il a étudié à l'Institut national de technologie (ITENAS), Bandung, avec une spécialisation en design d'intérieur. Son travail s'inscrit entre design et culture.

par Coline Vernay

De retour en Indonésie, le designer Givan Rangga Mahardika raconte ses souvenirs de sa résidence créative à l'Esadse durant l'été 2022. Il analyse comment ce séjour stéphanois, où il a pu découvrir d'autres façons de faire et de penser et les mettre en pratique dans les ateliers de l'école d'art en réalisant sa chaise CROSS, a changé son approche du design...

Pourquoi avez-vous postulé pour cette résidence à Saint-Étienne ? 

Je travaillais sur la Biennale de design de Bandung, ma ville natale, lorsque j'ai pris connaissance du projet Design Cities. Cela m'a intrigué car l'Europe était une sorte de chaînon manquant dans mes recherches. Cette opportunité de me lancer dans un voyage de recherche, et de participer à des événements internationaux, pouvait devenir mon point d'ancrage pour poursuivre mes développements. 

Qu'est-ce qui vous a surpris ici ? 

Arrivé en France, tout était surprenant pour moi ! Je m'attendais à certaines choses, mais en même temps, tout semblait nouveau. La nourriture, la culture, les gens, l'architecture, les habitudes... J'avais l'impression de vivre en pratique des sujets que j'avais rencontré seulement en théorie, à travers mes recherches en ligne et mes lectures. 

Comment votre expérience à Saint-Étienne a-t-elle influencé votre travail ? Cette expérience vous semble-t-elle valorisable aujourd'hui en Indonésie ?

J'ai le sentiment que cette première expérience en Europe, en particulier à Saint-Étienne, est - comme je l'ai déjà mentionné - la pièce manquante de ma recherche en design et élargit encore le monde dans lequel j'essaie de plonger. Je suis toujours fasciné par les cultures orientale et occidentale, l'une dans laquelle je suis né et où j'ai grandi, et l'autre où j'explore mes sensibilités. Trouver le juste milieu entre les deux mondes était essentiellement mon objectif avec ce projet.

Comment votre projet a-t-il évolué pendant la résidence ?

Le projet sur lequel je travaille est basé sur les rencontres entre les cultures occidentales et orientales, en particulier à l'époque du commerce de la route de la soie. Il s'agit essentiellement d'une collection d'artefacts appelée ALKISAH : Bazar de l'Orient. En indonésien, Alkisah signifie histoire du passé : le projet s'appuie sur le contexte culturel et historique des anciens artefacts fonctionnels et leurs valeurs. Le premier objet sur lequel j'ai travaillé est la chaise CROSS, une chaise pliable qui conférait une certaine stature à la noblesse et lors d'événements sacrés d'Europe, du Moyen-Orient, d'Asie de l'Est, et qui avait fini par trouver son chemin vers l'archipel indonésien. Mon travail sur cet objet a beaucoup évolué à mon arrivée à l'Esadse, à la fois dans sa forme, son contexte, et la méthode que j'ai retrouvée dans la littérature et les archives.

Quelles similitudes et différences voyez-vous entre Bandung et Saint-Étienne ?

Je trouve qu'il y a des similitudes importantes entre Bandung et Saint-Étienne. L'une d'elles est que ces deux villes sont le fondement de l'industrie moderne en Indonésie et en France, et évoluent aujourd'hui vers une ville plus conviviale avec le design. De nombreux fabricants et designers travaillent main dans la main, développant de nouvelles façons de penser. Au niveau individuel, les gens sont vraiment ouverts et accueillants dans les deux villes ! Je pense que nous partageons les mêmes valeurs lorsqu'il s'agit d'accueillir des étrangers qui ont envie d'apprendre !

De retour dans votre propre ville, comment votre situation a-t-elle changé par rapport à avant votre départ ?

Quand je suis arrivé à la maison, tout semblait différent. Évidemment à cause des changements atmosphériques, mais aussi j'ai réalisé que mes perspectives se sont élargies. Voir différentes cultures et œuvres d'art m'a fait réfléchir au point où je trouve que tout semble lié. Les différences et les similitudes semblent floues, c'est ce que j'espérais de cette expérience de résidence : trouver les liens entre les réalités.

Avez-vous eu des rencontres qui vous ont particulièrement marqué ? 

Beaucoup ! Les deux rencontres qui m'ont le plus appris sont celles des designers du Deep Design Lab, Jean Sébastien Poncet et Simone Fehlinger. Ils ont un sens très particulier du design et de la recherche. Apprendre ce que le design peut faire au niveau gouvernemental et social m'a ouvert les yeux. Ils ont été tous les deux très attentifs, et ouverts à mes questions. Cette rencontre m'a stimulé, donné l'envie de poursuivre pour amener la recherche-design dans les travaux de conception.

Qu'avez-vous appris ? Votre vision du design a-t-elle changé ?

J'ai trouvé à Saint-Étienne des chercheurs et designers avec un sens imaginatif et exploratoire particulier, très intéressant. Ils abordent le contexte exploratoire par une approche méthodologique. En quelque sorte, une approche pratique, parfois astucieuse, d'un contexte simple ou imaginatif. Cela montre le sérieux avec lequel ces designers approchent des idées particulières, et cela me pousse à avoir la confiance nécessaire pour faire de même avec mes propres œuvres. Cela ne change pas mon regard, mais cela enrichit ma façon de voir les choses. Je vois le design comme ce catalyseur pour parler et faire prendre conscience de certaines choses, des idées inexplorées, des choses que nous avons parfois négligées.

Recommanderiez-vous cette expérience ? À quel genre de designer ?

Je recommanderais certainement cette expérience, car elle enrichit les sensibilités et les points de vue de certains designers qui ont la tête et le cœur ouverts, qui peuvent développer une vision à la fois micro et macro sur leurs questions de recherches. J'ai l'impression que ce programme de résidence m'a encouragé à tout absorber ce qui m'entourait, et à diffuser ces nouveautés dans l'intégralité de ma ligne de travail. J'ai consciemment embrassé cette expérience durant mon court séjour.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Mon meilleur souvenir est lorsqu'avec mes amis, rencontrés à l'Esadse, nous avons eu l'opportunité de parcourir les villes et la campagne françaises et d'aller en Allemagne à Kassel pour la documenta Fifteen. Nous vivions tous ensemble de nouvelles choses et rencontrions beaucoup de monde, parlant des arts et du design dans un contexte social et politique. Comme il y avait beaucoup d'œuvres d'art indonésiennes de collectifs et d'artistes, j'ai pu expliquer plus ma culture, raconter des histoires indonésiennes à mes amis européens, ce qui donnait d'agréables discussions interculturelles.
Ces bons amis sont en majorité des étudiants et collègues du CyDRe, avec qui nous avons un intérêt mutuel pour les arts et le design, et dont la plupart d'entre eux ont le même âge que moi ! J'ai eu la chance de vivre à leurs côtés à la Cité du design, ce sont eux qui m'ont fait découvrir la ville et les événements intéressants de l'été. C'était vraiment intéressant pour moi de voir la relation du CyDRe qui se construit dans une sorte d'environnement communautaire/familial/d'équipe et aussi leurs sensibilités liées au design.

Documenta fifteen: make friends, not artwith Ernesto Oroza
Entretien

Quels sont vos projets à court et à long terme et ont-ils été impactés par l'expérience stéphanoise ?

Cette expérience m'a profondément marqué au point de mettre en œuvre mes recherches et développements dans mon propre récit Studio Mahardika. J'ai l'intention d'aborder davantage la conception d'objets à travers le sens de la narration à partir de contextes culturels et historiques et de me mettre en capacité de poursuivre pleinement l'expérience que j'ai acquise dans cette résidence à travers mes projets à venir. À court terme, je vais poursuivre les discussions entamées, et ferai des retours d'expérience lors d'événements nationaux et internationaux, afin de partager ce que la résidence de design peut faire au designer et à l'environnement dont il est issu.


Bandung Saint-Étienne Design Cities

En 2021-2022, l'Institut Français d'Indonésie et la Cité du design-Esadse à Saint-Étienne ont lancé un programme conjoint de résidence en design Saint-Étienne Bandung Design Cities. L'idée était d'organiser une résidence à Bandung et West Java pour un designer français et une résidence à Saint-Étienne pour un designer de Bandung, mettant ainsi le design au centre de la coopération franco-indonésienne. Deux villes créatives de design de l'UNESCO, Saint-Étienne et Bandung, offrent des conditions parfaites pour ce programme. Les deux résidences devaient se dérouler lors de grands événements internationaux : XIIe Biennale Internationale Design Saint-Étienne et Bandung Design Biennale. Les résidences de 2 mois ont été conçues pour laisser du temps à la découverte, à la recherche et à la création de projets de conception durable utilisant des techniques et des matériaux traditionnels et modernes. Bien sûr, ce furent aussi de belles occasions d'explorer le contexte local et de s'ouvrir aux acteurs du design des pays d'accueil.

Pour en savoir plus sur le programme, ses règles et son processus de sélection :
 https://www.citedudesign.com/fr/a/bandung-saint-etienne-design-cities-1765 https://www.citedudesign.com/fr/a/bandung-saint-etienne-design-cities-2022-2111

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Avec le soutien de l'institut français en Indonésie :

par Coline Vernay


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